La longue histoire des requins…

PAR GILLES CUNY  Paléontologue :  

Le¬†terme de requin est r√©ducteur par rapport √† la diversit√© que repr√©sente les¬†poissons¬†cartilagineux, ou Chondrichthyes. Ces poissons se caract√©risent, comme leur nom l’indique, par l’absence d’os dans leur squelette qui est constitu√© exclusivement de¬†cartilage. Ils incluent aujourd’hui les requins proprement dits (490¬†esp√®ces), les raies (573 esp√®ces) et les¬†chim√®res¬†(40 esp√®ces).

Pour nombre d’entre nous, le mot requin √©voque deux choses: un terrible pr√©dateur et un animal provenant de la nuit des temps. S’il est vrai que les requins sont le r√©sultat d’une tr√®s longue histoire, ils sont loin d’avoir travers√© cette immensit√© sans changement, et le requin que nous connaissons aujourd’hui n’a que peu de choses √† voir avec ses premiers anc√™tres, vieux de 430 millions d’ann√©es. Quant √† l’image du terrible pr√©dateur, elle est bien s√Ľr vrai pour quelques formes actuelles, tel le grand requin blanc, mais ce serait une erreur de limiter les requins √† ces arch√©types.¬†Leur monde est beaucoup plus vari√© que cela, du minuscule sagre elfe de 18 centim√®tres de long, jusqu’au gigantesque requin baleine de 18 m√®tres de long, tous deux bien inoffensifs √† leur mani√®re.

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Le sagre elfe, Etmopterus perryi Р© Dessin Alain Beneteau

En fait, le terme de requin est r√©ducteur par rapport √† la diversit√© que repr√©sente les poissons cartilagineux, ou Chondrichthyes.¬†Ces poissons se caract√©risent, comme leur nom l’indique, par l’absence d’os dans leur squelette qui est constitu√© exclusivement de¬†cartilage.¬†Ils incluent aujourd’hui les requins proprement dits (490 esp√®ces), les raies (573 esp√®ces) et les chim√®res (40 esp√®ces).

Les fossiles de poissons cartilagineux sont tr√®s abondants, mais tr√®s incomplets: on ne retrouve en g√©n√©ral que les dents de ces animaux, car leur mode de remplacement ‚Äúen tapis roulant‚ÄĚ permet √† chaque individu d’en produire plusieurs milliers de son vivant, except√© chez les chim√®res, o√Ļ les dents fusionnent les unes avec les autres pour former des plaques soud√©es aux m√Ęchoires. Le reste de leur squelette ne se fossilise que tr√®s rarement car le cartilage, tissu non min√©ralis√©, poss√®de une capacit√© √† se pr√©server dans la roche bien moindre que celle de l’os, qui lui est compos√© √† 65% de min√©raux.¬†En plus des dents, on peut √©galement retrouver les minuscules denticules dermiques couvrant leur corps, qui ont en fait la m√™me structure que les dents, et les √©pines¬†que l’on trouve parfois en avant de leur nageoire dorsale (voir le dessin du sagre elfe ci-dessus).

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Dent fossile de¬†Protolamna¬†du¬†Cr√©tac√©¬†inf√©rieur de Tunisie, √† gauche, et √©pine dorsale d’un requin hybodonte du Cr√©tac√© inf√©rieur de Tha√Įlande, √† droite. ¬© Photo G. Cuny

Reconstituer l’histoire de ces animaux est fort compliqu√© car li√© √† ce paradoxe: une abondance de fossiles, mais en general tr√®s incomplets, et donc difficile √† interpr√©ter.

 

Le pal√©ozo√Įque ou l’√Ęge d’or des poissons cartilagineux :

Le pal√©ozo√Įque (entre 543 et 248 million d’ann√©es) repr√©sente en quelque sorte l’apog√© des requins. Ils atteignirent √† cette p√©riode une diversit√© que l’on a peine aujourd’hui √† imaginer.

Leur d√©but fut cependant difficile. Les tout premiers fossiles de requins datent du Silurien sup√©rieur et sont ag√©s d’environ 430 millions d’ann√©es. Ils ne sont connus que par de minuscules denticules dermiques, sugg√©rant que ces animaux √©taient de petites tailles et d√©pourvus de dents. Jusqu’√† la fin du D√©vonien, il y a 354 millions d’ann√©es, leur succ√®s restera limit√©. La raison de ces d√©buts difficiles est certainement la rude concurrence des placodermes dans les mers pal√©ozo√Įques. Ces poissons dont la partie ant√©rieure du corps √©tait prot√©g√©e par un bouclier osseux pouvaient atteindre 10 m√®tres de long et r√©gnaient sur les oc√©ans de l’√©poque. Les requins √©voluent √† leur c√īt√© et adoptent des formes assez proches de ce que nous pouvons voir aujourd’hui, mais restent cependant beaucoup moins perfectionn√©, au moins en termes d’agilit√© et de vitesse.

requin_03En Amérique du Nord, au Dévonien supérieur, le placoderme Holdenius attaque le requin primitif Ctenacanthus . © Dessin Alain Beneteau

Apr√®s l’extinction des placodermes √† la fin du D√©vonien, les chondrichthyens vont se diversifier et occuper √† peu pr√®s toutes les niches √©cologiques aquatiques disponibles. Cette diversification va entrainer l’apparition de formes bien √©loign√©es de l’image que l’on peut avoir de ces animaux en se basant sur des formes actuelles. Il est vrai que cette diversification va surtout profiter √† ce que l’on appelle les euchondroc√©phales, qui incluent les chim√®res actuelles, plut√īt qu’aux √©lasmobranches, qui englobent les requins et les raies modernes.

De nombreuses lign√©es vont d√©velopper tout un arsenal de pointes et de pics afin d’assurer leur protection,¬†notamment au sein des m√©naspides et des Symoriiformes, mais ces attributs jouaient √©galement un r√īle dans la reproduction, et chez certains Symoriiformes, seuls les m√Ęles poss√©daient de tels ornements, sans doute destin√©s √† s√©duire les femelles. Les p√©talodontes vont quant √† eux se sp√©cialiser dans la pr√©dation des invert√©br√©s prot√©g√©s par une coquille dure dans les r√©cifs, adoptant une forme de nageur de pr√©cision bien loin de la forme hydrodynamique des requins actuels. Ce qui n‚Äôemp√™chera pas certains d’entre eux, comme¬†Belantsea, d’atteindre des tailles fort respectables, de plus d’un m√®tre de longueur.

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© Dessin Alain Beneteau

Au carbonif√®re, il y a 300 millions d’ann√©es, co-existaient en Am√©rique du Nord l’√©pineux¬†Traquairius, un m√©naspide et le nageur de pr√©cision¬†Belantsea, un p√©talodonte. Ces deux poissons sont cependant plus proches de nos actuels chim√®res que des requins a proprement parler.

Lib√©r√©s de la concurrence des placodermes, les chondrichthyens vont √©galement accro√ģtre significativement leur taille et on verra appara√ģtre des formes de plus de trois m√®tres de long qui occuperont la niche de super pr√©dateurs dans les oc√©ans. Certains, comme¬†Helicoprion, d√©velopperont une impressionnante scie circulaire √† l’extr√©mit√© de leur gueule, contenant jusqu’√† 160 dents. Mais la sph√®re d’influence des chondrichthyens ne se limitent pas aux oc√©ans, ils vont √©galement se d√©velopper dans les milieux d’eau douces, notamment avec les x√©nacanthes. Ces derniers poss√©daient un long corps anguilliforme qui leur permettait de se d√©placer sans encombre dans la jungle aquatique des marais du Pal√©ozo√Įque, et leur taille pouvait d√©passer deux m√®tres.

requin_05Deux x√©nacanthes des marais allemands du Permien, il y a environ 260 millions d’ann√©es:¬†Orthacanthus¬†√† gauche et¬†Triodus¬†√† droite.¬© Dessin Alain Beneteau

A la fin du Permien survient ce que l’on appelle une extinction en masse : une grande quantit√© d’esp√®ces dispara√ģt soudain de la surface de la terre sans laisser de trace (dont environ 90 % des esp√®ces marines).¬†Parmi les victimes, on comptera la plupart des chondrichthyens que nous avons bri√©vement d√©crit ci-dessus.¬†Seuls quelques x√©nacanthes survivront pour un temps dans le syst√®me suivant, le Trias, qui ouvre ce que l’on appelle le M√©sozo√Įque, plus connu pour √™tre l’√®re durant laquelle ont v√©cu les dinosaures. Une conjonction de plusieurs facteurs semble √™tre √† l’origine de cette crise permo-triasique. En premier lieu, la baisse du niveau des mers √† cette √©poque aurait eu pour cons√©quence la destruction des environnements c√ītiers.

Ensuite,¬†une activit√© volcanique anormale aurait induit un r√©chauffement de l’atmosph√®re.¬†Enfin, la formation de la Pang√©e, c’est-√†-dire la r√©union des masses continentales de l’√©poque en un seul supercontinent, a eu pour effet de r√©duire encore la superficie des environnements c√ītiers. Tous ces √©v√®nements ont probablement contribu√© √† modifier les conditions de vie de nombreux organismes marins, et ceux qui n’ont pu s’adapter √† ce nouvel environnement ont disparu, comme ce f√Ľt le cas de nombreux chondrichthyens. Cela sonne le glas de l’√Ęge d’or des chondrichtyens, qui n’atteindront plus jamais un tel niveau de diversit√© et d’abondance dans les oc√©ans du globe.

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© Dessin Alain Beneteau

Carte pal√©og√©ographique de la Terre au Permien, il y a 250 millions d’ann√©es. A cette √©poque, tous les continents √©taient regroup√©s en un vaste ‚Äėsupercontinent’, la Pang√©e, r√©duisant¬†de facto¬†l’√©tendue des zones c√īti√®res favorables a la vie marine.

 

Le M√©sozo√Įque et l’apparition des requins modernes :

Un seul groupe de requins a √©t√© relativement √©pargn√© par la grande crise de la fin du Permien, il s’agit des hybodontes.¬†Les hybodontes sont des¬†√©lasmobranches¬†apparus d√®s le¬†D√©vonien¬†sup√©rieur, il y a 360 millions d’ann√©es, mais jusqu’√† la fin du Permien, ces requins ne se sont pas vraiment diversifi√©s.¬†De petites tailles, ne d√©passant gu√®re 60 centim√®tres de long, peu sp√©cialis√©s, vivant aussi bien en mer qu’en eau douce, ils repr√©sentent une lign√©e plut√īt discr√®te durant le Pal√©ozo√Įque.

C’est certainement ce que l’on pourrait percevoir comme un certain manque d’ambition qui va permettre √† ces animaux de survivre √† la crise Permo-Triasique. Une petite taille et la capacit√© de se nourrir plus ou moins de n’importe quoi sans √™tre inf√©od√© √† un type de proie donn√© sont de grands avantages lorsque les conditions de vie deviennent difficiles. Apr√®s la crise, ces animaux vont se retrouver plus ou moins sans concurrence, ce qui va leur permettre de se diversifier et de se sp√©cialiser.

Les requins hybodontes se reconnaissent par la pr√©sence d’une forte √©pine en avant de chacune de leurs nageoires dorsales, des crochets c√©phaliques sur la t√™te des m√Ęles, leur permettant de s’agripper aux femelles lors de la reproduction, et une gueule situ√©e en position terminale, et non ventrale comme chez les requins actuels.

requin_07Reconstitution d’un hybodonte¬†m√©sozo√Įque¬†typique,¬†Hybodus¬†. Ce requin pouvait d√©passer trois m√®tres de long. ¬© Dessin Alain Beneteau

Durant la premi√®re partie du M√©sozo√Įque, que l’on nomme le Trias, les hybodontes seront plus ou moins sans concurrence. Puis lors de la deuxi√®me partie du M√©sozo√Įque, le Jurassique, on verra se d√©velopper les requins modernes, ou n√©os√©laciens. Durant la derni√®re partie du M√©sozo√Įque, le Cr√©tac√©, les deux lign√©es co-existeront tout en se diversifiant.¬†Certains hybodontes, comme¬†Asteracanthus¬†et¬†Ptychodus, atteindront des tailles tr√®s respectables de l’ordre de six m√®tres, avec une dentition broyeuse leur permettant de se nourrir d’ammonites, des¬†cephalopodes¬†tr√®s communs durant le M√©sozo√Įque, dont la¬†coquille¬†enroul√©e pouvait atteindre plus de deux m√®tres de diam√®tre.

Les requins n√©os√©laciens se diff√©rencient ais√©ment des hybodontes, outre par la position de leur gueule et des √©pines dorsales fort diff√©rentes, par la pr√©sence de vert√®bres calcifi√©s, plus rigides que celles des hybodontes et permettant une nage plus rapide. Cependant, comme nous l’avons soulign√© dans l’introduction, les squelettes complets sont rares dans le registre fossile des requins. Heureusement, durant le Jurassique et le Cr√©tac√©, les dents des hybodontes et des n√©os√©laciens se diff√©rencient ais√©ment sur des caract√®res morphologiques, et on peut ainsi suivre l’√©volution de ces deux lign√©es sans trop de probl√®mes.

Les choses sont plus d√©licates durant le Trias, √©poque √† laquelle apparaissent les premiers n√©os√©laciens. Encore peu sp√©cialis√©es, leurs dents sont bien difficiles √† diff√©rencier de celles des hybodontes, et suivre les premiers pas de l’√©volution des n√©os√©laciens s’av√®re assez difficile. Il est alors n√©cessaire d’utiliser des m√©thodes beaucoup plus pointues.

Les n√©os√©laciens se caract√©risent par la possession d’un √©maillo√Įde, le tissu correspondant, chez les requins, √† l’√©mail de nos dents, tr√®s complexe.¬†Chez les hybodontes et les autres requins fossiles, l’√©maillo√Įde se compose d’une couche plus ou moins homog√®ne de microcristaux de fluorohydroxyapatite¬†(une variante de l’apatite, le phosphate de Calcium qui compose l’os et les dents chez les vert√©br√©s) qui s’enchev√™trent. Au contraire, chez les n√©os√©laciens, on reconna√ģt trois couches bien distinctes : une couche externe tr√®s fine compos√©e de microcristaux sans orientation particuli√®re, une couche moyenne form√©e par des faisceaux de microcristaux parall√®les les uns aux autres et une couche interne form√©e de faisceaux de microcristaux enchev√™tr√©s.

Cette structure, tr√®s facile √† reconna√ģtre, n√©cessite cependant l’utilisation d’un microscope √©lectronique √† balayage, puisque ces microcristaux de fluorohydroxyapatite ne d√©passent gu√®re un microm√®tre de long.

requin_08© Dessin Gilles Cuny

Emaillo√Įde √† trois couches des n√©os√©laciens (√† droite) compar√© √† l’√©maillo√Įde simple des requins plus anciens tels que l’hybodonte (√† gauche), photographi√©s en microscopie √©lectronique √† balayage. La couche externe de l’√©maillo√Įde (en haut √† droite) ressemble √† la couche unique d’un hybodonte ; la couche moyenne est faite de faisceaux parall√®les (au milieu √† droite), et la couche interne, de faisceaux enchev√™tr√©s (en bas √† droite). Le sch√©ma en haut √† gauche montre la coupe d’une dent de requin typique avec : En : √©maillo√Įde, Or : dentine, Pu : cavit√© pulpaire et Trb : base de la dent.

Gr√Ęce √† cette m√©thode, on a pu identifier le plus ancien n√©os√©lacien.¬†Il s’agit d’une unique dent provenant du Trias inf√©rieur de Turquie.¬†La diversit√© de ces premiers n√©os√©laciens s’accroit au Trias moyen, notamment en Am√©rique du Nord, mais c’est √† la fin du Trias que l’on voit la premi√®re diversification r√©elle de ces animaux, avec 7 esp√®ces reconnues en Europe et 5 au Canada. Cependant, aucun des n√©os√©laciens triasiques n’appartient √† une famille actuelle. Ils repr√®sentent ce que l’on pourrait consid√©rer comme une exp√©rimentation et la grande majorit√© d’entre eux dispara√ģtra √† la fin du Trias.¬†Leurs dents sont morphologiquement tr√®s similaires √† celles des hybodontes,¬†et sans l’utilisation du microscope √©lectronique il est peu probable qu’on ait pu les identifier correctement.

requin_09© Photo Gilles Cuny

A gauche, une dent de¬†Rhomphaiodon minor, un n√©os√©lacien primitif du Trias sup√©rieur d’Europe. A droite, apr√®s une attaque de la surface de la dent √† l’aide d’acide chlorhydrique, on voit appara√ģtre la couche interne de l’√©maillo√Įde compos√©e de faisceaux de microcristaux enchev√™tr√©s si caract√©ristique des n√©os√©laciens. Le grossissement sur la photo de droite est d’environ X600.

Apr√®s le Trias, au Jurassique, on verra appara√ģtre petit √† petit les¬†premiers requins de type moderne, tout d’abord avec les hexanchiformes, suivi de nombreuses autres familles modernes.¬†Ces derniers supplanteront petit √† petit les hybodontes qui dispara√ģtront d√©finitivement √† la fin du Cr√©tac√©, en m√™me temps que les dinosaures.

requin_10Un hexanchiforme, les premiers requins modernes √† appara√ģtre dans le registre fossile ¬© Dessin Alain Beneteau

Le Cénozoique ou la marche vers un monde moderne:

Avec l’extinction des hybodontes √† la fin du M√©sozo√Įque, les faunes de poissons cartilagineux du C√©nozo√Įque vont d√©finitivement prendre l’aspect moderne qu’on leur conna√ģt aujourd’hui, compos√©es de chim√®res, relativement rares, d’une part et de requins et de raies, les n√©os√©laciens, d’autre part.

D√®s la fin du Cr√©tac√©, la plupart des familles de requins et de raies modernes √©taient d√©j√† apparues. Le c√©nozo√Įque ne verra que quelques ajouts √† la diversit√© des n√©os√©laciens.¬†Chez les raies notamment, les torpilles et leurs organes √©lectriques feront leur premi√®re apparition juste apr√®s la grande crise de la limite Cr√©tac√©-Tertiaire,¬†au pal√©oc√®ne inf√©rieur, il y a environ 62 millions d’ann√©es.

A l’Eoc√®ne¬†inf√©rieur, il y 54 millions d’ann√©es,¬†ce sera au tour des Pristid√©s, les poissons scies, d’appara√ģtre. A noter cependant que ce n’est pas la premi√®re fois qu’appara√ģt au sein des n√©os√©laciens un rostre allong√© garni de ¬ę dents ¬Ľ (il s’agit en fait de denticules dermiques modifi√©s, et non pas de vrai dents). Cet ¬ę outil ¬Ľ est apparu ind√©pendamment trois fois chez les n√©os√©laciens. La premi√®re fois au Cr√©tac√© moyen, il y a environ 120 millions d’ann√©es chez une famille de raies aujourd’hui disparue sans laisser de descendance, les Scl√©rorhynchid√©s. 25 millions d’ann√©es plus tard, au Cr√©tac√© sup√©rieur, ce sera au tour des requins scies de faire leur apparition, puis √†¬†l’Eoc√®ne, on verra finalement appara√ģtre les poissons scies, qui sont en fait des raies,¬†et non des requins comme l’attestent leurs fentes branchiales situ√©es sur la face ventrale de leur corps (elles sont situ√©es sur le c√īt√© chez les requins).

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Un poisson scie moderne, Pristis perotteti. Ces animaux peuvent atteindre 6 mètres de long. © Dessin Alain Beneteau

Si le C√©nozo√Įque ne voit pas l’apparition de beaucoup de nouvelles familles, la relative abondance de chaque type de requins va se modifier de fa√ßon tr√®s nette au cours des derniers 65 millions d’ann√©es. Aujourd’hui, les plus abondants des requins sont les Carcharhiniformes qui, avec entre autres les requins des r√©cifs et les chiens de mers, repr√©sentent plus de 50% du nombre total d’esp√®ces recens√©es (les raies ne sont pas prises en compte dans ce calcul).

Cependant cette domination des Carcharhiniformes est relativement r√©cente, datant d’environ 5 millions d’ann√©es. Avant, c’√©tait les Lamniformes, ou requins maquereaux, un groupe auquel appartient aujourd’hui le grand requin blanc, qui √©tait en position dominante, alors qu’aujourd’hui ils ne repr√©sentent plus gu√®re que 5% des esp√®ces. Les raisons de ce remaniement ne sont pas clairement √©lucid√©s, mais il a eu pour effet de voir certains Lamniformes changer radicalement de mode de vie afin de survivre.¬†C’est le cas des requins-lutins.¬†Tr√®s commun dans les eaux peu profondes de toutes les mers du globe au Cr√©tac√©, on ne les trouve plus aujourd’hui que vivant √† de grande profondeur, entre 350 et 600 m√®tres de profondeur, o√Ļ ils semblent avoir trouv√© refuge.

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Scapanorhynchus, un requin lutin du Crétacé. © Dessin Alain Beneteau

Les Lamniformes gardent malgr√© tout une place de choix au sein des requins, au moins dans l’imagination populaire, en tant que super-pr√©dateurs, comme le montre aujourd’hui le grand requin blanc,¬†Carcharodon carcharias. Les Carcharhiniformes n’ont cependant pas grand’chose √† leur envier avec le requin tigre,¬†Galeocerdo cuvieri, dont les mensurations sont tr√®s proches de celles du requin blanc, ces deux superbes pr√©dateurs pouvant d√©passer six m√®tres de long. Mais en retournant quelque peu dans le pass√©, on verra que ce sont les Lamniformes qui ont produit l’un des plus impressionnants pr√©dateurs marins de tous les temps :¬†Carcharocles megalodon C. megalodon¬†appara√ģt pour la premi√®re fois au Mioc√®ne, il y a 23 millions d’ann√©es, et dispara√ģt d√©finitivement au Plioc√®ne, il y a environ 2 millions d’ann√©es.¬†Avec une taille maximale proche de 13 m√®tres et des dents atteignant 17 centim√®tres de haut, il est sans √©quivalent dans la nature actuelle.¬†Contrairement √† ce que l’on croit, C. megalodon n’est pas un proche parent de notre actuel requin blanc. Il appartient en fait √† une famille disparue sans laisser de descendance, les Otodontidae, dont il f√Ľt le dernier repr√©sentant. Avec sa disparition, c’est un peu la fin du r√®gne des Lamniformes et la mise en place de l’ordre actuel, domin√© par les Carcharhiniformes.

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Dent de Carcharocles megalodon. Collection du Musée géologique de Copenhague © Photo Gilles Cuny

 

Les requins aujourd’hui :

Apr√®s avoir suv√©cu √† quatre grandes extinctions (celles du D√©vonien sup√©rieur, de la limite Permo-Triasique, du Trias sup√©rieur et de la limite Cr√©tac√©-Tertiaire), les chondrichthyens sont encore repr√©sent√©s dans la nature actuelle par un peu plus d’un millier d’esp√®ces, sans compter celles que l’on a pas encore identifi√©es. Cependant, c’est peut-√™tre aujourd’hui qu’ils sont les plus menac√©s d’extinction.

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Les modifications de l’environnement, la p√™che intensive et la pratique du ¬ę finning ¬Ľ (les ailerons, nageoires pectorales et dorsales sont coup√©s et le reste du corps est rejet√© √† la mer) les soumettent √† une pression sans cesse croissante.¬†Malheureusement, le faible taux de reproduction et l’√Ęge tardif de leur maturit√© sexuelle, qui jusqu’√† pr√©sent √©tait plut√īt un avantage pour l’√©volution de ce groupe dans des conditions ¬ę normales ¬Ľ, les rendent particuli√®rement vuln√©rables √† la p√™che industrielle.¬†Il est donc temps de changer notre vision de l’exploitation de ces animaux. Les r√©centes lois europ√©ennes concernant la pratique du ¬ę finning ¬Ľ sont certainement un pas dans la bonne direction, mais reste encore trop permissives.

A ce rythme l√†, les populations risquent de compl√®tement s’effondrer, et le retour √† la normale, si toutefois il est possible, prendra plusieurs dizaines d’ann√©es. Les p√™cheurs deviendront alors les premi√®res vicitimes d’une telle situation. De plus, de nombreux pays d√©couvrent que nombre de requins, y compris ceux avec une r√©putation des plus d√©testables, repr√©sentent une plus grande richesse √©conomique vivants que morts. Il suffit d’en prendre pour exemple le d√©veloppement de l’industrie du tourisme pour aller plonger, prot√©ger par une cage, avec le grand requin blanc en Afrique du Sud ou en Australie, ou bien pour aller nager librement au milieu des majestueux requins baleines en Thailande.

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Carcasse d’une raie g√©ante d’eau douce,¬†Himantura chaopraya, photographi√©e par l’auteur chez un p√©cheur de la r√©gion de Nakhon Sawan, en Thailande. ¬© Photo¬†Gilles Cuny

Ces raies, dont le diamètre du disque peut atteindre 1,80 m, sont désormais fort rares dans la rivière Chaopraya, le principal responsable de cette raréfaction semblant être la pollution.

Il ne d√©pend que de la sagesse des hommes pour qu’une lign√©e vieille de plusieurs centaines de millions d’ann√©es, qui a donn√© naissance a nombres d’animaux tellement impressionnants, voire √† peine croyables, ne disparaissent pas. Il suffirait de renoncer √† manger de la soupe aux ailerons de requins.

Remerciements à Alain Beneteau, pourles dessins illustrant ce dossier : http://www.paleospot.com