Shark Feelings (extrait )

EGYPTE -Aout 2005

40° à l’ombre . Trois jours que j’ai entamé cette semaine de plongée en daily à Sharm El Sheik, la Mecque pour cette activité . Les rayons du soleil brulant de l’Egypte dorent ma peau .

Le regard porté vers l’horizon, je contemple les couleurs flamboyantes du Sinai, ces montagnes de sable rouge, ocre qui ondulent sous la lumière à l’horizon. Le bateau file tranquillement sur les flots bleus, éclatants de la mer rouge,là où le Sinai épouse si bien les fonds généreux et riches de la perle de l’Egypte , paradis des plongeurs.

Pas un nuage à l’horizon, une mer calme et accueillante; les conversations vont bon train de part et d’autre du bateau; récits de plongée, dernier équipement acheté ..d’autres lézardent sur leur transat bercés par la musique diffusée par leur ipod, rivé sur leurs oreilles..

Mon esprit vogue au fil de l’eau, ses chatoiements …Je me sens ici chez moi, en communion totale avec ces éléments, ces montagnes et cette mer si riche de vie aquatique, d’espèces si diverses et variées..
Aujourd’hui est un jour qui va me marquer à jamais, qui va changer ma vie, mais je ne le sais encore…

3-2-1 Go !

Me voilà à nouveau immergée dans la mer, après une bascule arrière du Zodiac. Contact de l’eau salée qui m’enveloppe, où je me fond en palmant tranquillement vers les profondeurs..

Impression de retrouver le ventre maternel, chaud, doux; cocon de sécurité ..comme un foetus dans sa matrice ..
Comme expliqué lors du briefing, les 20 plongeurs du bateau se positionnent en râteau à 25 m de la surface, dans l’espoir d’apercevoir et de rencontrer les requins marteaux …
Nous sommes dans le bleu, au milieu du détroit du Tiran .
Bien vite, le râteau s’élargit , se déforme, se métamorphose en plusieurs niveaux . Ah ces plongeurs ! Difficile de rester ordonnés et de respecter les limites de profondeurs.

Nous voilà à plusieurs dizaines de métres les uns des autres, certains à 25 m, d’autres à 30 ou 35 m de la surface .
Je fais partie de ce dernier groupe.
Le bleu envoutant m’appelle..car nous sommes dans le ventre de la mer ..aucun point de repère visuel, rien que la majesté de cette eau bleue où les rayons du soleil transpercent encore la surface .

Mon binôme et moi scrutons les abysses. 2 compagnons nous suivent . Nous partons un peu plus à gauche; bon sang ils devraient être là !

Les yeux exorbités dans le masque, les chapelets de bulles s’échappent régulièrement de l’octopus . Respiration lente et tranquille du plongeur serein; contrôle du manomètre ; ok tout va bien ; encore 160 bars, le temps de voir venir ..
Coup d’oeil au binôme, petit signe ça va ? Pas de problème, tout va bien .
Les 2 compères en combinaison de néoprene sont à quelques coups de palmes derrière nous et tout semble aller pour le mieux pour eux aussi .

En tournant la tête pour scruter les eaux devant moi, mon cerveau enregistre un mouvement furtif sur ma gauche, éclair métallique ..
Il est là, à quelques mètres de moi .
Dans le même temps j’aperçois sous mes palmes ses compagnons à ailerons, une quinzaine , beaucoup plus bas vers les 50 m ..Trop loin je jauge le profondimetre à mon poignet :38 m, il faut savoir raison garder..

Greyzzy, ce nom me vient brusquement à l’esprit, nage autour de nous;mouvements souples, emprunts de grâce, son corps ondulant ,me laissant apercevoir à chaque mouvement , son oeil m’observer au coin de sa tête en drôle de forme de marteau .
Me voilà captivée, à l’affût de ce regard . Comprend il qu’il vient de me subjuguer ? Plus rien n’existe que cette relation entre lui et moi, ce fil invisible qui nous lie . Ressent il les émotions qui me traversent ..?
Bip Bip ; me voilà projetée dans la réalité ;mon ordinateur hurle à mes méninges de revenir de ce rêve éveillé ..je descend trop bas, il faut remonter.
Je m’exécute de 2 ou 3 petits coups de palmes pour remonter tranquillement de 5m .
Greyzzy me suit, effectue des rondes autour de moi. Son corps souple se rapproche à chaque passage me laissant découvrir les denticules de sa peau , qui passe du gris à l’argent sombre et métallique,  en fonction des ondulations . Pour peu, je croyerais une parade amoureuse .

Je regarde mon manomètre, 70 bars et plus de 40mns de plongée déjà . C’est fou comme le temps passe ..je dois me résoudre à entamer mon retour en surface mais je n’en ai aucune envie !
Greyzzy modifie alors sa nage jusqu’alors en cercles plus ou moins rapprochés pour se coller littéralement à moi, je peux le toucher , 20cms entre nous .
Maintenant je vois ses ampoules de Lorenzini , ces petits capteurs emprunts de gelée qui lui permettent de detecter les plus infimes particules dans l’eau .
Je suis dans un autre monde, une autre dimension, oublié le temps, mes compagnons de plongée, ma vie, ma famille..C’est ici et maintenant .
Chaque seconde vécue en symbiose avec Greyzzy me parait infiniment longue, ma conscience me dictant la préciosité de ces instants .
Pourtant, il faut remonter jusqu’à 5m pour effectuer le palier de décompression ..

Je jette un oeil alentours, la palanquée éparpillée est là , à quelques mètres, observant le banc des autres requins marteaux un peu plus bas.
Comme dépité par mon regard porté ailleurs, un court instant, Greyzzy me pousse doucement , tout son corps venant frôler, glisser le long du mien, de mes chevilles palmées à ma tête masquée..et dans un réflexe de communion parfaite, je laisse doucement glisser ma main sur sa peau aux reflets gris argentés .

Etrange sensation .

Mon coeur s’emballe, non par la peur, mais par les émotions qui me traversent en cet instant . Joie intense, profonde admiration, j’essaye d’enregistrer sur mon disque dur interne, ces moments volés car j’ai pleinement conscience de la grâce de ses instants partagés.

Léger palmage, je suis à 15m de la surface, Greyzzy est toujours là , reprenant ses rondes rapprochées, me montrant son ventre où je vois parfaitement que c’est un jeune mâle, les ptérygopodes bien visibles . Son oeil noir m’observe et je ne peux détacher mon regard de celui-ci .

Existe t il une communication Homme Requin ? En tout cas à ce moment là, il me semble bien . Son oeil se déplace dans son orbite, me détaille, me jauge peut-être , moi la créature habillée de néoprène, avec ses palmes et ses chapelets de bulles qui s’échappent au dessus de ses cheveux noirs dansant au grès des courants .

Vais-je le perdre en approchant de la surface ? Va t il disparaitre d’un coup de caudale vers les profondeurs du détroit de Tiran ?

Non, Greyzzy reste, telle une escorte, effectuant des allers et retours, des cercles, nageant , zigzaguant , toujours près , toujours là ,d’une nage calme et majestueuse.
Il est temps de déployer le parachute .

Je crains de le perdre encore. L’octopus servant à gonfler ce boudin de signalisation de surface ne va t il le faire fuir ?
A l’échappée des bulles, Greyzzy s’ éloigne un peu .Zut ! Puis une fois l’affaire menée, il revient à moi . Quelle gratitude et immense joie, je ressens .

Comme s’il avait compris que l’heure des au revoir approchait, Greyzzy tourne encore 2 ou 3 fois, et je comprend que c’est la dernière fois .

Une dernière oeillade, transperçante comme un sabre, et je le vois lentement descendre vers les abysses.
Je me sens abandonnée, tristement seule, déboussolée après ces moments chargés d’émotions, mais remplie et riche de ces minutes écoulées, ensemble . Le masque embué par les larmes de joie de l’expérience vécue et  de tristesse de laisser un ami si particulier, je remonte à la surface .

Comment expliquer ces moments d’exception revenue dans le monde de mes semblables bipèdes ?
Il me faudra moyen trouver..

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