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Interview exclusive du scientifique Alessandro De Maddalena

-Quel est ton parcours professionnel Alessandro ?

J’ai fait mes études  en Sciences Naturelles à l’Université de Milan, et je suis devenu ‘Dottore Magistr603074_376533992449081_13194384_nale’ (docteur magistral) en Sciences Naturelles, avec ‘Laurea Magistrale’ (équivalent du Master of Science, M.Sc.), grâce à une Thèse sur la présence du grand requin blanc en Mer Méditerranée.

J’ai travaillé comme chercheur indépendant pendant environ vingt ans. Je me suis consacré  à l’étude de la présence du grand requin blanc en  Mer Méditerranée, et en 15 années de travail, j’ai rassemblé et étudié plus de 500 observations des grands requins blancs en Méditerranée, en créant la Banca Dati Italiana Squalo Bianco (Banque de Données Italienne sur le Requin Blanc), un programme de recherche qui n’a pas d’ équivalent pour sa spécificité et son caractère exhaustif.

Dans ce cadre, je me suis dédié à l’étude de la distribution, de l’habitat, des mouvements, dimensions, reproduction, comportement, diète, attaques sur l’homme, pêche de cette espèce. Cette recherche m’a poussé à mener  une vaste étude des matériaux de grand requin blanc conservés dans les musées d’ Europe.

Je me suis aussi occupé de l’étude de la biologie de toutes les espèces des requins de Méditerranée, de la pêche et du commerce des requins en Italie, de la coloration des nageoires pectorales des requins, des matériaux de grand requin blanc conservés dans les musées des États-Unis d’Amérique, de la classification des requins conservés au Musée d’ Histoire Naturelle de Prague, des intéractions entre les requins et les plongeurs en Mer Rouge, des intéractions entre les orques et les requins.

Avec des collègues, j’ai fondé le Groupe de Recherche sur les Requins de Méditerranée. Tout ce travail m’a conduit à écrire 19 livres et 35 rapports scientifiques. J’ai aussi écrit 76 articles dans des magazines grand public. En même temps je me suis aussi  beaucoup consacré à la préparation des illustrations scientifiques des animaux marins, et surtout de requins et des cétacés pour mes livres et articles mais  aussi pour les publications d’autres auteurs.

J’ai animé de nombreuses conférences et séminaires dans des universités, musées et clubs de plongée en Europe. Depuis 2006, j’ai offert des cours d’ichtyologie et de cétologie à l’Université des Études de Milan-Bicocca. Depuis 2010, je propose en tournée ma conférence “Les grands requins blancs d’Afrique du Sud”, et jusqu’à aujourd’hui, j’ai honoré plus de 60 dates dans toute l’Europe avec un public de plus de 6000 personnes.Alessandro De Maddalena - Sp. Oberdan (Schillaci) 3

Depuis 2010 je collabore avec Apex Shark Expeditions de Chris et Monique Fallows, en organisant des nombreuses Expéditions / Cours sur la biologie des requins en Afrique du Sud. Depuis 2014 je collabore aussi avec Rodney Fox Shark Expeditions pour des  Expédition /Cours similaires  en Australie. Et depuis 2014, je collabore aussi avec Strømsholmen Sjøsportsenter de Olav Magne Strömsholm et avec Pierre Robert de Latour en organisant des Expéditions /Cours sur la biologie de l’orque en Norvège. J’ai aussi organisé une expédition sardine run / Cours d’ichtyologie en Afrique du Sud avec Apex Shark Expeditions.

– Quels sont les particularités de tes expéditions ?

Toutes mes Expéditions / Cours sont réalisés pour offrir la meilleure expérience possible avec les animaux que l’on va observer, d’une façon totalement respectueuse des animaux et de leur environnement, avec des cours de très haut niveau scientifique mais accessibles à tout le monde, dans les meilleurs endroits et dans les périodes de l’année les plus propices. Les participants rencontrent les animaux dans leur environnement et ils apprennent la biologie, l’écologie et l’étologie de ces prédateurs. Tout le monde peut plonger, il n’est pas nécessaire d’avoir un niveau de plongée bouteille.

– Quelles sont tes autres activités ? Tu as publié de nombreux articles et livres, quels sont tes projets?

Je continue à me consacrer à toutes les activités que j’ai évoqué , mais le temps que je passe  à l’une ou l’autre activité va toujours changer en fonction de  la période et mes intêrets. J’aime changer et je n’aime pas du tout l’idée de pouvoir, un jour, m’ennuyer de mon travail.

En ce moment  mon  activité la plus importante est l’organisation des Expéditions / Cours. Ca me permet aussi de consacrer beaucoup de temps à la photographie.

J’ai dû diminuer mon travail pour les magazines grand public, mais je continue à travailler beaucoup sur les livres.

Mon livre « Requins de Méditerranée » (Edition Turtle Prod) vient d’être publié au début de cette année et je suis maintenant en train de travailler sur l’édition américaine.

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Je suis aussi en train de tenter de réaliser des éditions traduites en d’autres langues de mon livre sur la biologie du grand requin blanc qui est paru en italien début  2015 et qui est l’ouvrage la plus complet et mis à jour, réalisé sur ce sujet.

– Tu proposes une expédition à la rencontre des grands requins blancs à Guadalupe en novembre 2015 .

Oui. Cette Expédition / Cours sur la Biologie des Requins à Guadalupe, au Mexique, est particulière, surtout car elle ne sera pas répétée .

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Différentes raisons  m’ont conduit à prendre cette décision, mais c’est maintenant définitif. L’expédition à Guadalupe offre surtout deux aspects d’intêret particulier . Le premier est la visibilité sous-marine extraordinaire des eaux. Le second est que nous irons à Guadalupe pour avoir la possibilité d’observer quelques uns des spécimens de grands requins blancs les plus grands du monde.

Nous avons aussi  choisi cette période précise  pour avoir moins d’opérateurs travaillant dans la région, et de ne pas devoir ‘partager’ les requins avec trop des bateaux.

– Les conditions de sécurité ?

Clairement nous allons respecter toutes les règles de sécurité et de bon sens,  pour le respect des animaux et  pour le respect de nos participants. La plongée en  dehors de la cage est interdite. Malheureusement il y a encore des opérateurs qui continuent à la proposer à leurs clients. En procédant ainsi,  ils mettent la vie des plongeurs en péril , et en cas d’accident, ils vont ruiner  la réputation des grands requins blancs et des opérateurs qui travaillent en respectant les règles. C’est aussi une forme de  concurrence déloyale. Les grands requins blancs sont des prédateurs puissants et des animaux dangereux. Ils faut les respecter pour ce qu’ils sont.

– Quelles sont les spécificités de ces plongées en cage avec les requins? Eau, visibilté, température, autres espèces d’animaux … Comment se déroule une journée d’expédition? Faut il s’attendre à voir beaucoup de requins ? Y a t il beaucoup d’opérateurs à Guadalupe?

L’expédition va durer 5 jours, dont 2 jours et demi de navigation et 2 jours et demi sur le site de plongée. On part de San Diego, en Californie, aux Etats-Unis.11180321_10206539057183535_6518297861034105357_n

Notre opérateur est Islander Charters. Guadalupe se trouve au Mexique,  à 160 kms au large de la côte de Ensenada.

La visibilité sous-marine  est de 30 mètres et la meilleure au monde pour l’observation des grands requins blancs. La période de novembre est parfaite pour observer plusieurs spécimens et surtout les femelles les plus grandes au monde (semblables aux spécimens que nous observons aussi en Australie Méridionale). Pendant la navigation de San Diego à l’ile de Guadalupe, nous allons aussi  observer d’ autres animaux, comme des  baleines,  des dauphins,  des oiseaux marins,  des thons,  des requins mako.
Les cages de surface peuvent accueillir 4 plongeurs chacune, celle descendant à 10 mètres, 2 plongeurs (toujours utilisée en compagnie de Jimi Partington).

La température de l’eau se situe  entre 18°C et 24°C. Si la météo le permet, on estime avoir la possibilité de plonger  environ 15 heures pendant l’expédition. A Guadalupe il y a six opérateurs, mais en cette période  choisie de Novembre,  il y aura moins d’opérateurs sur le site, ce qui est parfait pour rencontrer les requins de façon privilégiée.

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– Que penses tu des efforts de sensibilisation et de meilleure connaissance par le grand public des top prédateurs ? Que faudrait il faire de mieux ?

Ils sont bons et utiles en  grande partie, ils aident sensiblement  à faire comprendre aux gens que les requins ne sont pas des monstres sanguinaires comme Spielberg l’a fait  croire au grand public. Mais la plupart des médias donnent  encore des informations volontairement fausses, dans  le seul but d’attirer l’attention des gens avec cette image de terreur qu’ils utilisent toujours pour n’importe quelle chose, de la nature, de  la guerre, les attentats…

La peur, le terreur, la violence sont des produits qui  font vendre. On ne  peut pas changer la tête des rédacteurs des journaux, ou à la télévision  mais on peut arrêter de regarder ce genre d’émissions, d’acheter ce genre de quotidien, de cliquer sur ce genre d’article sur internet, de partager ce genre « d’ordure ». Si tout le monde arrête , ils seront bien obligés de changer. Comme le  chante Patti Smith, « People have the power ». (les gens ont le pouvoir). Ils doivent tout simplement » se réveiller « et le comprendre.

– Comment pourrait-on mieux répertorier et quantifier les différentes espèces de requins et mieux les comprendre, les étudier ?

On est déjà en train de le faire d’une façon excellente. Il faudrait tout simplement que les nations qui n’investent pas dans cette direction, commencent  à le faire.

– Tu es contre les méthodes invasives de recherche scientifique, réalisées au détriment de l’animal, quelle serait la méthode de recherche et de balisage la plus appropriée pour l’étude des requins, selon toi .

En premier lieu il faut arrêter de penser que le marquage des requins est un moyen indispensable pour les étudier. C ‘est bien sûr un système très utile, mais pas du tout indispensable!

C’est une bêtise que certaines institutions académiques et certains médias qui les suivent pour des raisons politiques, essaient de le faire passer pour une vérité. Utile oui, indispensable non.

Une autre chose:  il y a un certain  temps on disait qu’il suffisait de marquer peu de spécimens pour obtenir des données valides pour estimer les  mouvements et comportements d’une population; mais maintenant la mode est de marquer le plus grand  nombre possible de spécimens.

Pour plusieurs institutions (pas pour toutes, clairement) ,c’ est une bonne méthode de continuer ad infinitum leur travail et la collecte de fonds et sponsorisations qu’elles permettent .

En ce moment  la recherche basée sur le marquage des requins  est considérée  comme plus ‘cool’. Il y a des modes aussi au niveau de la recherche scientifique, malheureusement.

Clairement quand on parle de marquage, les méthodes ne sont pas  du tout les mêmes. La méthode la plus invasive ; l’application des marques satellitaires avec une perceuse et des boulons ; qui va endommager  l’animal pour toute sa vie, devrait évidement être interdite, mais ce n’est pas le cas, et beaucoup de chercheurs continuent à l’utiliser, bien sûr sans jamais oublier de préciser  que tout ça est fait pour la conservation des requins… pas pour leur profit, leur nom et leur carrière… Les balises satellitaires doivent être attachées à l’animal sans stress, en le laissant dans l’eau et  posées le plus rapidement  possible. Une lance est parfaite pour ça.

-Vois tu une évolution en faveur de la sauvegarde des requins ? et des dangers ?

Tant que les nations ne vont pas commencer à appliquer des programmes de contrôle de la population humaine, de la démographie mondiale,  il n’y aura aucune possibilité de reprise importante et constante pour les populations des requins au niveau mondial.

Il faut arréter de suivre les théories délirantes de certains qui  veulent croire que la population mondiale puisse toujours augmenter. Nous sommes en train de dévorer toutes les ressources de notre unique monde.

La dramatique diminution des populations des requins dans le monde entier est seulement un aspect de cette situation désastreuse.

Avoir plus de monde est utile aux industries et aux politiciens qui travaillent pour eux… pas pour la population et pour l’environnement. Mais aussi la plupart des organisations pour la protection de la nature ne sont pas très interessées à parler de ce problème, qui est la base de tous les autres problèmes.

– Face aux récents incidents à la Réunion, en Nouvelle Calédonie, en Egypte ….quelles sont les meilleures précautions à prendre pour minimiser les risques en tant qu’usager de la mer, selon toi ? et que penses tu des différents systèmes de protection existants, notamment les derniers nés, barrière acoustique, bouée clever

Tous les systèmes qui peuvent  marcher seront bons et utiles, clairement, mais la racine du problème est encore une fois culturelle.

Je vis maintenant à la False Bay, en Afrique du Sud. C’est la plus importante région de prédation pour les grands requins blancs ;  les requins, surtout en été sont   là où sont exactement  les surfeurs.

Il y a des piscines de mer, de petites à géantes pour les enfants et aussi pour les adultes, il y a un système  de vedettes, de bannières  et de sirènes pour informer le public de la présence de requins. Mais surtout il y a une mentalité differente. L’océan est le royaume des requins.

Si je l’utilise, je fais attention et je mesure aussi les risques et prends  ma responsabilité. La mentalité Européenne est ridicule quand on voit une nation tomber dans l’hystérie car un spécimen de peau bleue a été vu nager près d’une plage. C’est absurde. On en revient à ce qui a été dit avant , il faut  changer la façon dont les médias communiquent .

– Selon toi, qu’est ce qui fait que la rencontre avec les top prédateurs, notamment les plongeurs, révèlent de véritables passions pour ces gros poissons ?

D’un coté ce grand intérêt est une bonne chose, de l’autre non. La passion est fondamentalement une chose magnifique, mais il est nécessaire de la canaliser, de la mettre et la maintenir toujours sur la juste route.11096642_1580815268825493_608510639901551967_n

Avec mes expéditions j’essaie toujours de faire exactement ça. Les participants viennent, j’explique, ils apprennent,  ils observent, ce n’est pas comme tout simplement regarder. Leur vision change, quelquefois un petit peu, d’autres fois d’une façon importante. Et beaucoup de fois le changement de vision arrive à changer leur vie!

C’est incroyable  mais c’est ce qui  se passe. Beaucoup d’opérateurs emmènent seulement  les gens  plonger avec les requins, s’approchant d’eux le plus possible, souvent à les toucher, très souvent sans un véritable respect pour l’animal et son environnement, arrivant parfois à le domestiquer, à modifier d’une façon radicale son comportement naturel.

Beaucoup de ces gens se présentent comme des experts de requins, sans en avoir aucun droit en réalité. A  l’époque des réseaux sociaux, il  devient souvent difficile pour le public de comprendre la différence entre un véritable expert et des expéditions de haut niveau et, de l’autre coté, des opérations purement commerciales conduites sans aucun respect pour les animaux.

– Ta rencontre la plus marquante avec un requin ? Raconte-nous11169514_1571834059723614_820924502596126683_o

Le souvenirs sont si nombreux que c’est difficile de choisir. Des moments les plus beaux passés en compagnie des requins, j’aime rappeler ma rencontre avec une énorme femelle  grand requin blanc aux Iles Neptune, en Australie Méridionale, mesurant 5,4 mètres.

C’est un des spécimens  les plus grands jamais photographié et filmé. La voir nager dans les eaux de ce bleu  incroyable, caractéristique de cette  région, comme une peinture géante, la voir approcher  de la cage, majesteuse, avec la région ventrale énorme dûe à  pour une probable gestation , la voir passer près de la cage, tranquille, la peau pleine de blessures superficielles  causées par les mâles en amour… ça a été incroyable. Mais d’ autres moments ont été aussi beaux …. voir un grand requin blanc de quatre mètres sauter complètement en  dehors de l’eau en touchant le soleil à l’aube sur un ciel rouge magnifique dans la False Bay, voir un requin mako de deux mètres et demi arriver comme une fusée, les machoires ouvertes, les flancs métalliques, au large de Cape Point; observer dans une seule matinée des dizaines de prédations des grands requins blancs sur les otaries à Seal Island. Chaque expédition a plusieurs moments incroyables.

–  Sharks Mission France , le travail réalisé par cette instance et d’autres au niveau mondial est il important pour faire progresser la cause des requins ?

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Bien sûr, c’ est important et nécessaire. Grâce à Sharks Mission France par exemple, j’ai eu la possibilité d’ajouter  plusieurs dates à ma tournée de conférences sur les grands requins blancs d’Afrique du Sud. Ces conférences sont la  meilleure  façon de faire de la bonne information pour le grand public. Les gens viennent, écoutent, posent des questions, apprennent. Très souvent, ils retournent à la maison avec une nouvelle vision.

Mon  opinion est que c’est la responsabilité des scientifiques de donner la juste information au grand public. C’est notre matière. Nous ne pouvons pas la laisser  faire à d’autres personnes. Chacun doit parler de ce qu’il connait. C’est simple. Avec  mes articles, mes livres, mes conférences et aussi mes expéditions, j’ai dédié une grande partie de mon temps et beaucoup d’ efforts dans cette direction. Et j’ai vu les résultats.

Merci Alessandro pour cette interview réalisée par Sharks Mission France .

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